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Victoriaville, Québec

samedi 16 juin 2007

Douce transition

Sighetu Marmaţiei est collée sur la frontière ukrainienne. Pourquoi ne pas en profiter pour faire l'expérience de la plus douce transition entre deux cultures : traverser à pieds? Je me rends donc au poste frontalier où des dizaines de gens font la queue. Mon allure de touriste contraste avec celles des autres. Même les douaniers cachent mal leur curiosité.

- Que vas-tu faire en Ukraine?
- Du tourisme.
- Mais pourquoi l'Ukraine?
- On dit que Lviv et Kiev sont de très belles villes, non?
- Et tu comptes t'y rendre à pieds? me dit-on à la blague, et avec le sourire! Est-ce possible!?

Je traverse donc le pont qui relie les deux pays en savourant à fond ce moment banal et extraordinaire. Puis, me voilà en ex-URSS. Suivant la route principale, j'arrive rapidement au premier village ukrainien. J'ai à peine marché quelques kilomètres, et déjà, mes lei ne valent plus rien et mes mots n'ont plus d'usage. Je devrai réviser mon alphabet cyrillique au plus vite.

C'est dans de telles circonstances qu'on crée le plus rapidement des liens. Ici aussi, les gens sont sensibles à ce semblant d'urgence ou d'insécurité. Quelques minutes à peine et on m'amène en voiture à l'arrêt de minibus le plus près et j'ai en main le nom de la ville où je pourrai prendre un train pour Lviv : Рахів (Rakhiv). En comparant ce que les villageois ont écrit dans mon calepin et ce qui est affiche sur le pare-brise des minibus, j'arrive à monter à bord du bon.

Suivant la rivière-frontière, le minibus roule et les collines défilent, abritant çà et là un village. Je me retiens à quelques reprises de débarquer, poussé par l'envie de faire partie de ce paysage simple et enchanteur. Mais à Rakhiv, la raison ne tient plus le coup. Les collines verdoyantes parsemées de cabanes de bois m'appellent. Le ciel menaçant n'est que du bruit dans l'image.

Il est déjà tard et l'attente ne m'effraye pas. Au contraire, elle laisse plus de place à l'imaginaire qui précède la découverte. J'irai demain voir ce qui se cache derrière la plus belle de ces collines.

Je me détends de cette journée d'incertitude et d'imprévus sur une terrasse au centre du village. Mais comment dit-on bière en ukrainien? Ah, j'ai une idée!
- Menu. Le me-nu s'il vous plaît.
Comme ça je n'aurai qu'a pointer ce que j'ai envie de boire, pens-je. Mais je ris bien de ma stupidité lorsque arrive le menu en question. Que choisir dans ce ramassis de бдгжзйлфцщюя!? Bravo.

***

Je la pointe du regard. Je m'en vais là. Point. Ce qu'il y a entre ici et là s'appellera l'aventure-d'aujourd'hui.

Le tout commence à la gare. Je regarde les gens qui attendent le train. Ils me regardent. Pourquoi ce touriste n'attend pas le train? Il n'y a rien à voir la où il s'en va, se disent-ils peut-être. De l'autre côté du chemin de fer, Rakhiv est tout autre. C'est un micro quartier industriel où le bois semble être la principale ressource. Les rues sont de boue, pas encore remises de la pluie d'hier. Des déchets les bordent à certains endroits. L'odeur vient me le rappeler subtilement. Je parcours ces ruelles à la recherche d'un chemin vers le haut, mais tous semble être des entrées privées. Je me risque à en essayer une. Au bout du chemin, une clôture bloque mon passage. Deux chèvres y sont attachées. Elles s'affolent en me voyant approcher et au moment où je traverse la clôture, l'une d'elles brise sa chaîne. Nous goûtons à la liberté en même temps, mais la sienne sera de courte durée. La mienne sera longue, mais je la savoure comme si elle s'achevait.

J'avance sur un petit sentier qui serpente au sommet des collines. Rakhiv s'éloigne en bas. Le paysage est magnifique, mais ce qui me rend le plus heureux, c'est d'avoir le privilège de voir de près le mode de vie simple de ces gens des collines. Je les vois, au loin, travailler leur terre; de grands champs escarpés où broute parfois un cheval. Je sais que mes yeux soupèsent l'exigence de leur travail, mais ici encore, je passerais une vie, ou du moins, si ce n'était de la pluie, j'y installerais ma tente.

Le sentier s'arrête au sommet de la plus haute colline, là où commencent les montagnes. Je suis trempé, mais je m'en fiche complètement. Les Carpates sont à moi.

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