Je suis fatigué. Jérémie et moi marchons sur une rue après un bon chai qui n'a pas encore fait son effet. Je me sens l'esprit à contre courant dans cette ambiance qui me semble plus mouvementée qu'à l'habitude. On nage dans un flot de Hello! provenant des boutiques qui bordent la rue ; des salutations qui se veulent sans doute sympathiques, mais qui en ce moment m'agressent. Essayant de me remettre l'esprit en phase avec cette énergie vibrante, je lance des Hello aussi, en souriant du mieux que je peux. Mais c'est artificiel. J'ai l'impression que ma voix se perd dans ce fouillis de bruits de moteurs, de klaxons et de sonnettes. C'est alors que quelqu'un derrière moi m'attrape par le sac. Il est la goûte qui fait déborder la contenance de mon agressivité. Je me retourne vers lui et lui balance, en le regardant droit dans les yeux, que c'est inacceptable d'agripper les gens comme ça, qu'il peut maintenant me foutre la paix et retourner là d'où il vient et que j'espère ne jamais le revoir. Je m'en vais en accélérant le pas pour m'éloigner de ce con et rattraper Jérémie qui est déjà loin. C'est peut-être moi qui devrait retourner là d'où je viens. Je le réalise quand Jérémie accourt vers l'homme pour s'excuser et lui donner de l'argent. Nous avions oublié de payer le chai.
Metal industriel.
La soirée se poursuit. Café Internet. Un touriste se plaint que j'ai sali son sac en le faisant tomber de sa chaise. Pas choisi le bon pays pour rester propre, pauvre ami. De retour dans la rue, une moto nous coupe en tournant dans une entrée. Ici, les plus gros ont priorité, il faut s'y habituer. Souper au resto, plus d'argent liquide. Un guichet, deux guichets, rien ne sort. Troisième guichet, enfin. Rien ne peut être simple, on dirait. Alors qu'on marche sur la rue pour rentrer au dortoir du temple, une force tire violemment la sangle de mon sac. Le temps s'arrête. Je vois le sol, le ciel, le sol et me retrouve à plat ventre au milieu de la rue. Je regarde devant, une moto file. Derrière, des phares avancent. Je ne m'éternise pas, me relève et retrouve Jérémie sur le bord de la rue.
- Qu'est-ce que c'était que ça?
- Aucune idée!
Silence.
***
Il est à peine 5h, j'ouvre les yeux. Je suis seul dans le dortoir. Seul avec les échos d'une musique qui n'est pas dans ma tête cette fois. Le chant d'un vieil homme et le son du tablâ et de l'harmonium réveillent ma sensibilité musicale encore endormie. Tel un somnambule, je vais pieds nus vers la source de cette musique, le coeur du temple.
J'arrive sur le site juste au moment où commence la cérémonie quotidienne durant laquelle on amène le livre saint au temple. Je m'incruste dans la masse de pèlerins et suis le cortège qui porte l'ouvrage à l'intérieur. Je m'assois sur le tapis près d'une fenêtre. À côté de moi, un vieux monsieur me souhaite la bienvenue, puis se remet à chanter. Tout le monde chante. Ça ajoute une magie imperceptible de l'extérieur. C'est le symbole sonore de l'harmonie spirituelle qui lie ces gens.
Les heures passent et je reste là, sortant seulement pour manger à la cuisine communautaire ou aller aux toilettes. Je suis simplement bien dans la paix émanant de cette musique. Vers 21h, c'est la cérémonie inverse. On ramène le livre-gurû à son endroit de repos nocturne. Je suis à nouveau le cortège.
Je vais m'installer au bord du bassin au milieu duquel se trouve le temple pour écrire dans mon journal. Un jeune homme vient s'asseoir à côté de moi. Il ne parle pas anglais mais il sait écrire quelques mots. Il s'appelle Varindey. Il a quitté son village du Penjab pour faire ce pèlerinage de quelques jours durant lesquels il se lave dans le bassin d'eau sacrée, mange à la cuisine communautaire et prie au temple. Mot par mot dans mon carnet, la discussion s'étire lentement et les heures passent. Tard, on s'endort à l'abri de la fortification qui entoure le site.
Vers 3h, la musique nous réveille. Une armée de fidèles roule le grand tapis sur lequel nous étions endormis et s'amène avec des sceaux d'eau sacrée pour laver les dalles de marbre qui recouvrent la place. Avant la lumière, la vie reprend son cours et commence un nouveau jour de Kirtan.

3 commentaires:
Ce que tu vis est ennivrant à lire. Moralement et psychologiquement ça doit parfois être très dur.
Moi, je me suis expatrié en France, j'avais le goût de voir du pays et de changer un peu ma vie... L"europe contient les mêmes prisons que le Québec finalement, celle d'une routine qui peut s'installer.
Je trouve ton expérience très inspirante.
Bonne chance dqns les km qu'il te reste à parcourir.
Merci pour ton commentaire! J'ai justement l'idee d'aller m'installer quelques temps en Europe apres ce voyage. J'irai fouiner sur ton blogue a mon retour pour avoir un apercu.
Bonjour, je vois que vous êtes sur la côte de Malabar... J'en ai révé mais n'y suis pas allée. J'espère que nous aurons une plaisante histoire sur cette partie de l'Inde et... des photos !
Bonne route !
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