Puis, il y a le Fou, la bouche du Roi. Il n'a pas le pouvoir de son Excellence, mais certes son influence. Il est d'une loquacité rare à l'échelle du Royaume et ce trait de personnalité lui vaut une place de choix : celle à côté du Roi. On l'appelle Fou, mais c'est loin d'être un idiot. Il a le mot pour faire rire, mais il trouvera aussi celui pour faire taire quiconque porterait atteinte à sa Grandeur.
Il y a aussi les Sujets, l'entourage immédiat du Roi, ceux qui font que sa Suprématie n'a jamais l'air seul. On leur accorde un niveau de respect qui s'apparente à celui qu'on réserve à son Hégémonie. Ce sont les vieux sages du Royaume.
Le Ministre est celui que le peuple a choisi pour gérer les affaires internes. Il est dans le feu de l'action lorsqu'il est question d'organiser un festival, une journée de soins médicaux gratuits ou un tournoi de cricket, par exemples. Il est jeune, dynamique et plus accessible que sa Divinité.
Le Marchand est celui qui fait rimer Bangalore avec rouler sur l'or. Il y gère un lucratif commerce de sucreries tout en s'occupant de sa ferme à Kishnasar et en assumant ses responsabilités paternelles. C'est un magicien qui fait pousser de tout dans le désert. Sa baguette est une pompe électrique qui fait remonter les eaux souterraines et rend cultivable les terres de sable. Maître de sôcial, il fait sa tournée quotidienne du Royaume pour entretenir ses contacts en prenant bien soin d'aider là où il peut. Il reçoit chez lui des visiteurs de Jodhpur et même de plus loin parfois. Il possède de grandes terres, mais son coeur est plus grand que le Rajasthan.
Les Paysans sont ceux qui travaillent la terre de leurs mains et qui s'occupent du bétail du lever au coucher du soleil. La plupart sont de caste inférieure et sont isolés socialement du reste du Royaume.
La Marmaille, c'est l'avenir du Royaume, sa jeunesse masculine. Vu la grosseur des familles, elle compose une partie non négligeable du Royaume. Quelque peu indisciplinée, elle cherche à s'amuser avant toute chose, à la maison, à l'école et au cricket.
***
Je me lève tard en matinée, pas tout à fait remis de la nuit d'autobus qui m'a amenée ici, à Bîkâner. Je devais partir ce matin, mais un vieux Kényan rencontré sur la rue m'a convaincu de rester une journée de plus pour aller visiter le temple de Karni Mata.
Je descends dans la rue, saute dans le premier rickshaw et paye deux fois le prix pour me rendre au terminus où m'attend un autobus dans lequel on me charge le double du tarif local. Le gérant du bus profite de mon ignorance pour me faire débarquer quelques kilomètres avant le temple et tenter ainsi de faire profiter mes roupies aux chauffeurs de rickshaws. Ces derniers multiplient par deux la distance qui nous sépare du temple pour essayer de me convaincre de ne pas y aller à pieds, mais je résiste et marche. Une pancarte posée devant le temple annonce fièrement: «Le temple de Karni Mata : la 8e merveille du monde». Allez, les gars! Au moins respectez votre règle de deux quand vous exagérez! Ce temple n'est même certainement pas à la hauteur de la 1000e merveille du monde!
L'attrait majeur réside dans le fait que des rats vénérés vivent librement dans le temple. Mes sandales laissées à l'entrée - respect oblige, mon attention se consacre à ne pas mettre le pieds sur les excréments sacrés qui abondent sur le sol. Il me faut à peine quelques minutes pour faire le tour du temple qui est beau, je l'avoue, mais qui n'a pas valu le détour.
Je vais m'asseoir à un kiosque à l'extérieur du temple pour boire un chai et ajouter un peu de plaisir dans ma journée. En soufflant sur la surface vaporeuse du breuvage encore trop chaud, je repense à ce guide touristique qui m'avait abordé sur la rue pour essayer de me vendre un safari dans le désert. Il m'avait aussi parlé d'un village tranquille, Kishnasa, à 100 km au sud de Bîkâner. J'ai déjà 30 km de fait et un après-midi devant moi. Ça pourrait être bien d'aller y faire un tour. Je demande au vendeur de chai s'il y a un autobus de Deshnok à Kishnasa.
- Kishnasar?
- Non, Kishnasa, réponds-je en insistant bien sur le a final.
- Désolé, je connais seulement Kishnasar.
Bon, un village ordinaire en vaut bien un autre...
- Quand passe le prochain bus pour Kishnasar?
- Pourquoi veux-tu aller à Kishnasar. Il n'y a rien à voir là-bas, pas de temple, pas de monument ni d'architecture, rien.
- Il y a des gens à Kishnasar?
- Oui.
- C'est un endroit dangereux?
- Non.
- Parfait. Quelle heure?
- 14h30.
- Merci.
Pendant que l'autobus se fait attendre, les gens assis autour de nous discutent de mon cas en marwari d'un ton moqueur. Essayant de deviner ce qu'ils racontent, j'imagine de croiser un multimillionnaire saoudien - vêtu de son habillement traditionnel et tout - qui ferait du pouce sur la 20 pour se rendre à Longueuil et prendre une marche dans un milieu de vie ordinaire. Je ris avec eux.
15h00. Sous les regards étonnés et curieux, je monte dans le bus et vais jusqu'au fond de l'allée où se trouve un siège libre. En route, pendant qu'on rebondit sous l'effet du chemin cahoteux et de la suspension raide de la vieille boite de tôle, mes voisins découvrent avec hésitation le visage d'un blanc et je découvre, voyeur, leur désert, avec ses villages et ses terres où pousse une végétation qui a dû s'adapter à l'aridité. S'il n'y a rien à voir à Kishnasar, j'aurai au moins vu un petit bout de Rajasthan à l'état pur. Je rends les sourires que le paysage m'inspire aux enfants gênés et aux adultes que ma présence intrigue. Puis, le moment venu, on me fait signe de débarquer. Je descends de l'autobus, seul, comme on saute d'un tremplin de dix mètres.
Kishnasar. C'est donc ça. Il n'y a en effet pas grand chose à voir et pas grand monde non plus. Personne. Je m'éloigne un peu du village et monte au sommet d'une petite dune pour voir s'il n'y aurait pas présence humaine. Rien. Puis, je vois un enfant marcher au loin. Il vient vers moi. Alors quoi? Il va me demander de lui dessiner un mouton, c'est ça?
- Salut! me lance-t-il en approchant. Tu veux venir voir le tournoi de cricket?
- Euh.. non, pas vraiment, je ne fais que passer... dis-je, dépourvu de toute assurance.
- Allez, viens voir, juste quelques minutes!
- Ok, si tu insistes.
Je me laisse donc entraîner vers le terrain de cricket où la moitié du village (les hommes) est rassemblée. Et là, si je voulais passer inaperçu, c'est raté. En deux secondes, j'ai toute l'attention des spectateurs, et en trois, toute celle des joueurs. Sourire et rire de léger malaise. J'ai l'impression que cette masse de monde est une grande bouche qui va m'avaler. Respiration profonde. Comme si c'était naturel, les enfants s'amènent et forment un cercle autour de moi. L'essaim m'escorte jusqu'au pupitre du présentateur. On m'y installe une chaise et on me tend le micro.
- Euh... Allô Kishnasar?
Rires et réactions, puis la partie continue, mais impossible pour moi de la suivre. Même si je connaissais les règles de ce jeu incompréhensible, la grappe de marmaille est trop dense autour de moi. Un homme, qui se présente comme un étant un marchand, m'en extirpe et m'invite à le suivre. Il veut me présenter au «Roi» du village. Je me sens étranger au coeur d'un Royaume.
- Ouais, c'est bien beau tout ça, mais j'ai une petite préoccupation technique. À quelle heure passe le dernier bus pour rentrer à Bîkâner?
- 16h30, répond le Marchand.
- Bon, et quelle heure est-il?
- 16h45.
- Oups, petit problème.
- Non, non, pas de problème, tu vas rester chez moi. Tu aimes le dal, le massala et les chapatis?
- Ouais, bien sûr!
Présentations officielles au Roi, brève discussion avec le Fou et le Ministre - l'anglais limite, puis la partie se termine. Kishnasar a gagné, c'est la folie.
Le Marchand m'amène ensuite visiter son domaine de terres irriguées clôturées de brindilles sèches, sa ferme ou un Paysan s'affaire à traire les seules vaches «américaines» du Royaume. On prend le chai en famille autour d'un petit feu de brindilles pendent que le froid du soir s'installe. Puis, on passe à la salle à manger où femme et fille nous servent un succulent thali et un bol de lait chaud.
À peine avons-nous terminé le souper qu'un Paysan crie quelque chose qui a l'air important dehors. Le Marchand se lève et me presse de le suivre dans son véhicule tout terrain.
- C'est la chasse au «tigre indien», dit-il en riant et en appuyant fermement sur l'accélérateur.
Je mets un moment à comprendre ce qui se passe, mais après quelques minutes de course dans les dunes, on aperçoit la bête : Un ruminant géant qui doit se régaler des récoltes du Royaume. Des Paysans, remarquables athlètes armés de bâtons et de lampes de poches, nous suivent à la course pour mieux contraindre l'animal. Quand je pense que je suis ici à cause d'un vendeur de safari. J'en aurai fait tout un! La poursuite se termine lorsque la bête trace une courbe trop serrée pour nous. Elle nous a semé et on ne parvient pas à la retrouver dans l'obscurité.
On se console de notre défaite en fumant un tabac sucré au chillum autour d'un feu de brindille. Un Paysan me demande :
- Au fait, comment t'as su pour le tournoi de cricket?
- Ah, ça c'est une longue histoire.

5 commentaires:
J'étais justement en train de me demander si tu étais encore en vie hehe!
C'est pas trop dur de toujours se sentir observé comme ça tout le temps par tout le monde?
Au moins, ça semble te permettre de faire de belles rencontres!
Trop fantastique comme histoire!
Je veux dire, ta façon de raconter m'a transporter.
Sans compter que de partir comme ça c'est vraiment pousser ton trip à l'extrême. Tu es au bout du monde et tu vas dans un endroit où même les locaux ne vont pas en arrivant à nouer des relations avec eux.
Je t'envie.
Bravo
salut mon pot!!!!!! moi je termine mon voyage....mais toi!!! Incroyable! Quelle aventure! Donnes-moi de tes nouvelles! Je rentre au pays trèa bientôt! A quand notre prochaine??? Gros bisoux et bonne continuité!!
Eli... ta femme!!! XXX
J'ai décidé de te suivre, je pars une semaine à Tozer dans le Sahara en Tunisie.
Humm... Je ne suis pas passe par la Tunisie, mais cool, profite bien! Et bientot peut-etre, ce sera a mon tour de te suivre ;-) Allez, bon voyage!
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