Mumbai, c'est l'été. L'humidité de la mer rend l'air doux et bon. Les palmiers décorent la ville comme des feux d'artifices vivants. Ça me donne envie d'être dehors, de vivre en plein air.
Je repense à trois cyclotouristes rencontrés à Udaipur:
- Tu viendras faire un bout de route à vélo avec nous en Thaïlande! m'avait dit Clément.
- Tu peux te trouver un vélo neuf pour pas cher en Inde, m'avaient appris Gerry et Marta.
Au fil de réflexions, les deux inspirations se mélangent et se fusionnent dans ma tête. Pourquoi ne pas acheter un vélo indien et faire un bout de route vers le sud? Ça y'est, me voilà légèrement atteint de la folie contagieuse qui pousse ces aventuriers à parcourir le globe à force de jambes. Je passe donc les jours suivants à magasiner vélo, casque, dérailleur, porte bagages, panier, porte-bouteilles, bâche, cartes, outils, et autres. Puis enfin, me voilà prêt.
Au matin, dans l'obscurité, j'attrape le premier bateau partant de Mumbai pour Mandva, de l'autre côté de la baie. Puis c'est le vrai départ. Casque sur la tête et sac sur le porte bagages, je donne les premiers coups de pédales, suivant une petite route calme traversant quelques villages. Les jours passent ainsi, et défilent les caps rocheux, plages désertes, chemins cahoteux, temples, églises et traversées en bateau; le tout sous l'attention généreuse et constante des gens qui me voient passer. Je trouve toujours dans une petite ville ou un village, un endroit où on peut me servir un chai, un thali, un sceau d'eau pour me laver ou un lit. J'aime ce nouveau rythme, cette proximité de tout. Mon corps s'adapte plutôt bien à l'effort physique requis pour gravir les montées périodiques qui se succèdent entre les fleuves. Les plus grandes difficultés sont d'un autre ordre. Par exemple, comment ne pas en vouloir au type qui m'a fait faire un détour de 20 km en me donnant des indications erronées? Il m'a pourtant répondu au meilleur de ses connaissances en prenant le temps de m'aider. Et comment ne pas être agressé par ce klaxon qui pourtant exprime l'intention du chauffeur de me signaler sa présence par souci de sécurité. Aussi, peut-être ne veut-il que me saluer, me souhaiter la bienvenue, m'encourager... C'est un combat entre ce que je sais et ce que je sens. Ici, je suis différent. J'ai appris à dire «je ne sais pas» et que le bruit est indésirable. Sur les routes du Maharashtra, la plus grosse charge n'est pas mon immense sac à dos, c'est le poids de mon éducation.
Un soir que je roule dans le sud de Goa, la routine se brise. La route d'asphalte neuve dont j'appréciais tant le confort au début ne passe devant aucune auberge abordable, ni même un hôtel miteux. Je me résigne à aller camper sur la plage. Je quitte donc la route pour emprunter le sentier qui y mène et en arrivant, j'aperçois un parapente suspendu au ciel et attaché a un gros bateau à moteur. Sur l'eau, des motomarines font des boucles sans fin criant en canon toute leur puissance et sur la plage, des gens plus blancs que le sable se font rougir la peau pendant qu'un groupe de retraités fait du jogging. Ces gens sont aussi des occidentaux; ils ont une éducation similaire à la mienne. Pourtant je ne les comprends pas plus. Pourquoi venir aussi loin pour recréer un monde à leur mesure? N'y a-t-il pas assez de plages en Europe et en Amérique? Peut-être aurais-je une autre vision de l'endroit si j'étais arrivé en avion, ou si je n'avais pas manqué les deux derniers hivers... Enfin.
Empruntant la surface dure et lisse de la plage, je décide de poursuivre ma route à vélo, jetant à tout instant des coups d'oeil à la métamorphose du ciel et de la mer autour du soleil couchant. J'avance ainsi, dépassant le terrain de jeu pour adultes, jusqu'à une pointe où un petit fleuve se jette dans l'océan. Cette impasse s'ajoute à la pénombre pour me convaincre d'arrêter ici pour la nuit.
Au loin, un homme m'envoie la main; je vais le voir. Il s'appelle Rahul. Il travaille dans un petit restaurant près de la plage. Ça tombe bien, j'avais oublié le souper. Ses amis et lui me préparent un bon biryani de fruits de mer et me proposent de dormir sous un abri sur la plage.
Me baignant dans la mer sous les étoiles avant d'aller m'endormir sous les caresses du vent du large, je sais pourquoi je continuerai d'avancer demain.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

0 commentaires:
Enregistrer un commentaire